L’angle mort du système de santé: l’aide aux parents

Le 14 novembre 2018, le GDAH a réalisé une rencontre destinée aux parents afin de réfléchir avec eux au TDAH et autres « troubles » de l’enfance. L’objectif était double : recueillir l’expérience des parents et penser avec eux des pistes pour de nouvelles modalités d’accueil des enfants. Trois parents ont répondu à cette invitation.

Des parents sous pression sociale 

Les trois participantes présentes ont fait état de la pression sociale qui pèse sur les parents dont l’enfant s’agite ou n’est pas attentif. Face aux remarques transmises notamment par le système scolaire (« votre enfant bouge » ; « votre enfant n’est pas attentif en classe »), le parent ressent une pression à agir. Très vite des questions et des impératifs se formulent dans sa tête. Une mère explique avoir pensé « Il faut faire quelque chose sinon on est pas un bon parent » ou s’être posé la question « Vais-je être un mauvais parent ? ». Dans une telle situation où le système scolaire pointe un problème, le réflexe est celui que décrit une participante : « le parent qui veut le bien de l’enfant va faire passer une évaluation psychologique à son enfant ».

L’autoroute diagnostique promue par le système

Les parents confirment que ce qui tend à se mettre alors en place est une dynamique d’évaluation diagnostique (trouver le professionnel qui posera un diagnostic sur les comportements de l’enfant qui dérangent) et de traitement (médication ou psychothérapie) toutes deux centrées sur l’enfant. Même quand les comportements de l’enfant se présentent dans un contexte spécifique (changement d’année scolaire, changement de professeur) c’est l’enfant qui est avant tout ciblé comme ayant un problème tandis que le contexte est peu questionné.

Des résultats de traitements mitigés

Une participante cible que la médication a aidé sans être magique, et que différents aménagements pour rendre la classe de son fils plus malléable (possibilité de bouger, d’avoir des coquilles pour le bruit, etc) ont été bénéfiques. Pour une autre participante, la médication a entraîné chez ses enfants des effets secondaires problématiques (dépression, allergie). Elle a consulté de multiples spécialistes sans réel succès. Après plusieurs années à consulter divers spécialistes, elle conclut aujourd’hui que c’était « trop d’énergie pour trop peu de résultats ». Un sentiment d’impuissance et des frustrations face au système scolaire ont entraîné chez cette mère le développement une aversion envers ce dernier.

D’autres voies empruntées par les parents

Pour l’une des mères présentes, aider directement son fils à gérer ses émotions fut bénéfique : passer du temps avec lui, l’aider à mettre des mots sur ce qu’il ressent, lire avec lui. Une autre mère a constaté que ce qui aidait le plus son fils était de lui permettre de jouer dehors et de prendre des risques dans ses activités. Elle a d’ailleurs décidé de s’engager dans des initiatives communautaires visant à offrir aux enfants la possibilité de jouer à des jeux où le risque est présent (à l’encontre de la tendance actuelle qui vise à atteindre le risque zéro, allant jusqu’à interdire des jeux pourtant joué par des générations d’enfants par le passé tel que le roi de la montagne). Enfin, une autre mère nous a expliqué comment, suite aux commentaires des enseignants sur les comportements de son fils, elle a décidé de consulter pour la famille dans son ensemble. Il était important pour elle d’avoir un suivi psychologique qui permette de prendre en compte ce qu’elle nomme la « dimension affective » non seulement chez l’enfant mais aussi chez le parent. Ceci lui a permis d’accompagner son fils sans recourir au diagnostic et à la médication et a eu un effet bénéfique pour elle-même mais aussi pour son couple.

L’angle mort du système de santé : l’aide aux parents

La fin de notre rencontre a porté sur le témoignage rapporté ci-dessus où une mère est allée chercher un soutien psychologique pour elle et son conjoint et non uniquement pour leur enfant. Ce type de démarche est très rarement mise de l’avant dans le discours médiatique et scientifique ambiant. Selon deux des trois parents présents, il est mal vu qu’un parent aille chercher de l’aide psychologique pour lui-même, démarche souvent associée à la notion d’échec nous disent-elles. La question se pose alors : lorsqu’un comportement problématique est ciblé chez un enfant, est-il possible de réagir autrement qu’en centrant tous les services psychologiques sur l’enfant ?

A penser uniquement la situation comme un problème situé au niveau de l’enfant, on perd de vue que c’est dans le contact avec son entourage que celui-ci trouve avant tout des appuis pour aller de l’avant. Soumis à une forte pression sociale, pris dans des dépenses d’énergies importantes pour aider leur enfant, les parents ont-il l’espace suffisant pour trouver à se positionner eux-mêmes dans tout cela ?

Suggérer que les parents ont besoin d’un espace de parole est souvent interprété en termes de faute et de culpabilité: dire que des parents gagneraient à consulter reviendrait à dire que ces parents sont fautifs. C’est un préjugé social très problématique. Ce préjugé est conforté par le discours médical actuel qui ramène tout au biologique et qui du même coup évacue l’enjeu du rapport parent-enfant. En effet, poser les comportements d’un enfant comme ayant une cause biologique empêche les proches de s’attarder en profondeur sur leur propre positionnement vis-à-vis de leur enfant. Le psy peut alors dire au parent « vous n’y êtes pour rien, il s’agit d’une maladie ou d’un dysfonctionnement cérébral de votre enfant» et se félicite par le fait même d’éviter toute culpabilisation du parent. Mais du même coup, c’est le rapport parent-enfant lui-même (le fait que les parents sont en relation avec leurs enfants et s’influencent mutuellement) qui est évacué.

Nous gagnerions à sortir des cadres de pensée limités par les notions de faute et de culpabilité. Dire qu’un parent a une influence sur son enfant ne veut pas dire que tout ce qu’un enfant fait est causé par son parent. Chaque enfant a une personnalité unique et chaque enfant réagit à sa façon à son environnement social: famille, amis, école, culture, civilisation. Dans cet environnement, les parents occupent une place de choix mais ils ne sont pas la cause de tout ce qui se passe dans leur société, à l’école de leur enfant, dans leur culture etc… et qui peut avoir une influence sur leur enfant. Par contre, ils sont responsables de leur propre rapport à leur enfant et sont les premières personnes sur qui l’enfant peut s’appuyer. Que des parents décident de faire un travail sur eux en consultant un psychologue ne devrait pas être vu comme une preuve d’une quelconque faute qu’ils auraient commise (ou d’un quelconque échec) mais comme une voie responsable pour accompagner au mieux leur enfant.

L’éducation : l’affaire des « psy » ou des parents ?

Aider des parents à mettre en place des « trucs et techniques » pour aider leurs enfants à se concentrer ou à mieux gérer leur temps est chose fréquente. Offrir aux parents un espace de parole où ils pourraient parler de ce qui les angoisse ou les bouscule eux-mêmes en tant que parents est très peu promu dans le système de santé actuel. Les différentes offres de service présentées aux parents tendent à leur donner des conseils sur comment élever leur enfant. Les discours psy (psychologues, psychiatres, psychoéducateurs, …), influencent de plus en plus l’éducation des enfants tandis que le point de vue des parents perd en légitimité. Il suffit de penser au grand nombre de parents qui sont d’abord réticents à donner une médication à leur enfant avant de s’y résoudre sur les conseils médicaux qui leur sont prodigués. De quelle marge de manœuvre les parents disposent-ils pour mettre en place d’autres solutions que celles promues par le discours médical? Qui aujourd’hui dans le système de santé soutiendra un parent qui veut aider son enfant différemment ?

Le discours médical dicte de plus en plus aux parents comment éduquer leurs enfants, tronquant au passage leur rôle parental. Mère et père ne sont pas soutenus afin de déterminer comment se positionner eux, singulièrement, dans le lien à leur enfant. Ils sont plutôt incités à appliquer des techniques « scientifiquement validées ». Tout est centré sur l’enfant qui a un problème. Le parent est sorti de l’équation. On ne cherche pas à aider les parents à être des parents, on chercher à leur faire appliquer des techniques éducatives. Soutenir les parents dans leur rôle de parent impliquerait de prendre en considération des enjeux bien plus vastes que ceux relevant de la biologie cérébrale. Il s’agirait de les aider à se positionner en tant qu’hommes et femmes dans leur vie personnelle, en tant que père et mère face à leur enfant, en tant que conjoint et conjointe dans leur couple. Élever un enfant bourré d’énergie ou rêveur invétéré risque bien de venir interroger les adultes sur leurs propres positionnement en tant qu’homme, femme, père, mère, conjoint, conjointe, etc. Ces notions qui sont à la base des rapports sociaux humains sont absentes du champ du discours médical actuel. Un premier pas pour revenir à ces fondamentaux serait peut-être d’accorder davantage de confiance et de légitimité aux parents plutôt qu’aux discours médicaux.

 

Jean-Michel Cautaerts et Mathieu Saucier-Guay

Pour le GDAH

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